Le cardinal de Retz

Le cardinal de Retz

Dans une lettre rédigée à Paris,  mercredi 19 juin 1675, et adressée à Madame de Grignan (sa fille), Madame de Sévigné s’exprime ainsi :

« Je vous assure, ma très chère enfant, qu’après l’adieu que je vous dis à Fontainebleau, auquel rien ne peut être comparé, je n’en pouvais faire un plus douloureux que celui que je fis hier à M. le cardinal de Retz, chez M. de Caumartin, à quatre lieues d’ici. »
[…]

« Voilà un trait qui s’est fait brusquement sur le Cardinal : celui qui l’a fait n’est pas son intime ami ; il n’a aucun dessein qu’il le voie, ni que cet écrit coure ; il n’a point prétendu le louer. Il m’a paru bon par toutes ces raisons… »
.

Portrait du cardinal de Retz

« Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, et plus d’ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles ; l’humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis : peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l’être ; la vanité et ceux qui l’ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres de L’État, sans avoir un dessein formé de s’en prévaloir ; et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n’a pensé qu’à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal. Il a souffert sa prison avec fermeté, et n’a dû sa liberté qu’à sa hardiesse. La paresse l’a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l’obscurité d’une vie errante et cachée. Il a conservé l’archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre, il s’en est démis, sans connaître ce qu’il faisait et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l’oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d’esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu’il semble qu’il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation, est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l’amitié, quelques soins qu’il ait pris de paraître occupé de l’une ou de l’autre. Il est incapable d’envie et d’avarice soit par vertu, soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis, qu’un particulier ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit et à entreprendre de s’acquitter. Il n’a point de goût ni de délicatesse ; il s’amuse à tout, et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu’il n’a qu’une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu’il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c’est un sacrifice qu’il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour, où il ne peut s’attacher, et il s’éloigne du monde qui s’éloigne de lui. »

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