Poèmes à Lou – Si je mourais là-bas

Si je mourais là-bas

 

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée,

Tu pleurerais un jour, ô Lou, ma bien-aimée !

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l’armée,

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur.

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E puis ce souvenir éclaté dans l’espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier :

La mer, les monts, les vals et l’étoile qui passe,

Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace

Comme font les fruits d’or autour de Baratier*.

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Souvenir oublié, vivant dans toutes choses,

Je rougirais le bout de tes jolis seins roses,

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants.

Tu ne vieillirais point, toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants.

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Le fatal giclement de mon sang sur le monde

Donnerait au soleil plus de vive clarté,

Aux fleurs plus de couleur, plus de vitesse à l’onde,

Un amour inouï descendrait sur le monde,

L’amant serait plus fort dans ton corps écarté…

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Lou, si je meurs là-bas, souvenir qu’on oublie,

— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie,

De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur, —

Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur !

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie,

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Ô mon unique amour et ma grande folie !

 

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

Nîmes, le 30 janvier 1915

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* Baratier : C’est le nom du domaine où résidait Lou, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, lorsque Guillaume Apollinaire la rencontra.

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